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lundi 10 juin 2013

Souvenir non vécu du goût



"Je n'étais pas prédestiné à la pâtisserie. J'ai grandi dans les Vosges, avec huit frères et sœurs. J'ai eu une enfance très dure, des parents buveurs et violents. La cuisine était la dernière de nos préoccupations et on ne prenait pas de goûter. Mais tous les jours, je rêvais de flans, d'éclairs, de tartes au citron acidulées, comme autant de havres de paix et de douceur inatteignables. Je voulais posséder tous ces gâteaux que je voyais dans les vitrines embuées des boulangeries. Je ne les avais jamais goûtés, mais, curieusement, je savais le goût qu'ils avaient, ou plutôt, qu'ils devraient avoir  Envers et contre tout, malgré mon enfance pourrie, gâchée, j'ai réussi à sauver la part d'enfant en moi, pour recréer ces rêves.

Le flan, je n'en ai jamais mangé d'autre que le mien. Mais je l'ai toujours imaginé. Gamin, je me souviens observer des gens à l'arrêt du bus croquant dans un flan. Il y avait d'abord un crac, puis le moelleux fondant, je savais comment cela devait être. La tarte au citron, c'est encore un autre parcours. J'en ai mangé une fois, dans un resto. C'était mauvais. Je me suis d'abord dit, à quoi bon faire ça ? Et puis je me suis demandé comment le faire bien... Cela devait forcément pouvoir être bon, j'avais un souvenir "non vécu" de son goût. Ma mémoire fantasmée est ma mesure à moi."


Propos de Jacques Genin recueillis par Camille Labro pour M, le magazine du Monde, 7 juin 2013

mardi 23 octobre 2012

Paillettes micacées



"Disons qu'on a cinq ans, qu'on flâne dans la chaleur sirupeuse du soleil en contemplant d'un œil vague les paillettes micacées blanc d'argent qui parsèment les pavés, on se sent soudain assiégé par l'étrangeté : on comprend, pour la toute première fois, qu'on est vraiment en vie, et que le monde est réellement vrai ; et cette étrangeté se ramifie en rivière de questionnements". 



Cynthia Ozick, citée par Agnès Desarthe et Geneviève Brisac, dans
La double vie de Virginia Woolf, Points Seuil, 2004

mardi 18 septembre 2012

Lessico famigliare



"Nous sommes cinq frères et sœurs. Nous n'habitons pas la même ville, certains d'entre nous résident à l'étranger : et nous ne nous écrivons pas souvent. Il arrive, quand nous nous rencontrons, que nous nous montrions, les uns envers les autres, indifférents ou distraits. Mais il suffit, entre nous, d'un mot. Il suffit d'un mot, d'une phrase : une de ces phrases maintes fois entendues et répétées dans notre enfance. Il nous suffit de dire " Nous ne sommes pas venus à Bergame pour rigoler" ou " De quoi qu' ça pue l'acide sulfurique pour retrouver tout à coup nos anciens rapports, notre enfance et notre jeunesse, indissolublement liées à ces phrases, à ces paroles. 

L'une quelconque de ces phrases ou de ces paroles nous permettrait de nous reconnaître dans l'obscurité d'une grotte, au milieu de milliers et de milliers de personnes. Ces phrases sont notre latin même, le vocabulaire de nos jours passés, elles sont comme les hiéroglyphes des Égyptiens ou des Assyro-babyloniens, le témoignage d'un noyau vital qui a cessé d'être mais survit dans les textes, sauvés de la fureur des eaux et de la corrosion du temps.  Ces phrases constituent le fondement de notre unité, un unité qui subsistera jusqu'à notre mort, qui se recréera et ressuscitera dans les endroits les plus divers de la terre quand l'un de nous dira :
-Illustre monsieur Lipmann, et que, sur le champ résonnera à notre oreille la voix impatientée de mon père :
- Finissez-en avec cette histoire, je l'ai entendue des centaines de fois".

Natalia Ginzburg. Les mots de la tribu. tr. Michèle Causse, carnets rouges Grasset. 
Lessico famigliare, Einaudi, 1966.